SI tu aimes contes de Charles Perrault, voici les contes les plus connus !
LE PETIT CHAPERON ROUGE
Il était une fois une petite fille
de village, la plus jolie qu'on eût su voir : sa mère en était folle, et sa
mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon
rouge qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit :
" Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade.
Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. "
Le Petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait
dans un autre village. En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup,
qui eut bien envie de la manger ; mais il n'osa, à cause de quelques bûcherons
qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant,
qui ne savait pas qu'il était dangereux de s'arrêter à écouter un loup, lui
dit :
" Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de
beurre, que ma mère lui envoie.
- Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup
- Oh oui, dit le Petit Chaperon rouge ; c'est par-delà le moulin que vous voyez
tout là-bas, à la première maison du village.
- Eh bien ! dit le Loup, je veux l'aller voir aussi, je my en vais par ce chemin-ci,
et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera. "
Le loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court,
et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir
des noisettes, à courir après les papillons, et à faire des bouquets des petites
fleurs qu'elle rencontrait.
Le loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand ; il heurte
: toc, toc.
" Qui est là ?
- C'est votre fille, le Petit Chaperon rouge, dit le Loup en contrefaisant sa
voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous
envoie. "
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu'elle se trouvait un
peu mal, lui cria :
" Tire la chevillette, la bobinette cherra. "
Le Loup tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme,
et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait
pas manger. Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la mère-grand,
en attendant le Petit Chaperon rouge, qui quelques temps après, vint heurter
à la porte : toc, toc.
" Qui est là ? "
Le Petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord,
mais, croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit :
" C'est votre fille, le Petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et
un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. "
Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix :
" Tire la chevillette, la bobinette cherra. "
Le Petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvriy.
Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture
:
" Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher
avec moi. "
Le Petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle
fut bien étonné de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé.
Elle lui dit :
" Ma mère-grand, que vous avez de grands bras !
- C'est pour mieux t'embrasser, ma fille !
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !
- C'est pour mieux courir, mon enfant !
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
- C'est pour mieux écouter, mon enfant !
- Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux !
- C'est pour mieux te voir, mon enfant !
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !
- C'est pour te manger ! "
Et, en disant ces mots, le méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge,
et le mangea.
BARBE BLEU
Il était une fois un homme qui avait
de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent,
des meubles en broderies et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet
homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était
ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles.
Il lui en demanda une en mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait
lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une
à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue.
Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes,
et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou
quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une
de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que
promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations
: on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les
uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que
le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête
homme. Dès qu'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.
Au bout d'un mois, la Barbe bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire
un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence;
qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence ; qu'elle fit venir
ses bonnes amies ; qu'elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout
elle fît bonne chère.
" Voilà, dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la
vaisselle d'or et d'argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà celles de
mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont
mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette
petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement
bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends
d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s'il vous arrive de l'ouvrir,
il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. "
Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné, et
lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir
pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes
les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était,
à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir
les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches
les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles
ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits,
des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se
voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace,
les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus
magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et d'envier
le bonheur de leur amie, qui cependant, ne se divertissait point à voir toutes
ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet
de l'appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer
qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit
escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou
deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque
temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il
pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était
si forte qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit
en tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques
moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé,
et que dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées
le long des murs : c'était toutes les femmes que la Barbe bleue avait épousées,
et qu'il avait égorgées l'une après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la
clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte,
et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n'en pouvait venir
à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux
ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver,
et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang,
car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait
: quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
La Barbe bleue revint de son voyage dès le soir-même, et dit qu'il avait reçu
des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle
il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle
put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour.
Le lendemain, il lui redemanda les clefs ; et elle les lui donna, mais d'une
main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.
" D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres
?
- Il faut, dit-elle, que je l'aie laissée là-haut sur mi table.
- Ne manquez pas, dit la Barbe bleue, de me la donner tantôt."
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l'ayant
considérée, dit à sa femme :
" Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ?
- Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.
- Vous n'en savez rien ! reprit la Barbe bleue ; je le sais bien, moi. Vous
avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez
prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. "
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant pardon,
avec toutes les marques d'un vrai repentir, de n'avoir pas été obéissante. Elle
aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était mais la Barbe
bleue avait le coeur plus dur qu'un rocher.
" Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l'heure.
- Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant les yeux baignés de larmes,
donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.
- Je vous donne un demi-quart d'heure, reprit la Barbe bleue ; mais pas un moment
davantage. "
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa soeur, et lui dit :
" Ma soeur Anne, car elle s'appelait ainsi, monte, je te prie, sur le haut de
la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils
me viendraient voir aujourd'hui ; et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.
"
La soeur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait
de temps en temps :
" Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? "
Et la soeur Anne, lui répondait :
" Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. "
Cependant, la Barbe bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute
sa force à sa femme :
" Descends vite ou je monterai là-haut.
- Encore un moment, s'il vous plaît ", lui répondait sa femme. Et aussitôt elle
criait tout bas :
"Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? "
Et la soeur Anne répondait :
" Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie.
- Descends donc vite, criait la Barbe bleue, ou je monterai là-haut.
- Je m'en vais ", répondait la femme et puis elle criait :
" Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?
- Je vois, répondit la soeur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci
...
- Sont-ce mes frères ?
- Hélas ! non, ma soeur : c'est un troupeau de moutons ...
- Ne veux-tu pas descendre ? criait la Barbe bleue.
- Encore un moment ", répondait sa femme, et puis elle criait :
" Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?
- Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont
bien loin encore.
- Dieu soit loué ! s'écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères. je leur
fais signe tant que je puis de se hàter. "
La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre
femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et -tout échevelée.
" Cela ne sert à rien, dit la Barbe bleue ; il faut mourir. "
Puis, la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre, levant le coutelas
en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui,
et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment
pour se recueillir.
" Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu " et, levant son bras ...
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe bleue s'arrêta tout
court. On l'ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui mettant l'épée
à la main, coururent droit à la Barbe bleue.
Il reconnut que c'étaient les frères de sa femme, l'un dragon et l'autre mousquetaire,
de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent
de si près qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent
leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était
presque aussi morte que son mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser
ses frères.
Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme
demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa
soeur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps
; une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et
le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier
le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue.
CENDRILLON
Il était une fois un gentilhomme qui
épousa, en secondes noces, une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on
eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient
en toutes choses. Le mari avait, de son côté, une jeune fille, mais d'une douceur
et d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure
personne du monde.
Les noces ne furent pas plus tôt faites que la belle-mère fit éclater sa mauvaise
humeur : elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui
rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles
occupations de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les
montées , qui frottait la chambre de madame et celles de mesdemoiselles ses
filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante
paillasse, pendant que ses soeurs étaient dans des chambres parquetées, où elles
avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis
les pieds jusqu'à la tête. La pauvre fille souffrait tout avec patience et n'osait
s'en plaindre à son père, qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait
entièrement. Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin
de la cheminée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait
communément dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête
que son aînée, l'appelait Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec ses méchants
habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses soeurs, quoique
vêtues très magnifiquement.
Il arriva que le fils du roi donna un bal et qu'il en pria toutes les personnes
de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient
grande figure dans le pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir
les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour
Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses soeurs et qui godronnait
leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait.
" Moi, dit l'aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre.
- Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire ; mais, en récompense,
je mettrai mon manteau à fleurs d'or et ma barrière de diamants, qui n'est pas
des plus indifférentes. "
On envoya quérir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs,
et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon
pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla
le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer; ce qu'elles voulurent bien.
En les coiffant, elles lui disaient :
" Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal ?
- Hélas, mesdemoiselles, vous vous moquez, de moi : ce n'est pas là ce qu'il
me faut.
- Tu as raison, on rirait bien, si on voyait un Cucendron aller au bal. "
Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne,
et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger,
tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets, à force
de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours
devant le miroir.
Enfin l'heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le
plus longtemps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer.
Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait.
" Je voudrais bien ... je voudrais bien...
Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui
dit :
- Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas ?
- Hélas! oui, dit Cendrillon en soupirant.
- Eh bien ! seras-tu bonne fille ? dit sa marraine, je t'y ferai aller.
Elle la mena dans sa chambre, et lui dit :
- Va dans le jardin, et apporte-moi une citrouille. "
Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta
à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire
aller au bal. Sa marraine la creusa et, n'ayant laissé que l'écorce, la frappa
de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout
doré. Ensuite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris
toutes en vie. Elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière,
et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et
la souris était aussitôt changée en un beau cheval : ce qui fit un bel attelage
de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher :
" Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a pas quelque rat dans la ratière,
nous en ferons un cocher.
- Tu as raison, dit sa marraine, va voir. " Cendrillon lui apporta la ratière,
où il y avait trois gros rats.
La fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l'ayant
touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches
qu'on ait jamais vues.
Ensuite elle lui dit :
" Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir: apporte-les
moi. " Elle ne les eut pas plutôt apportés, que sa marraine les changea en six
laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés,
et qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute
leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon :
" Eh bien! voilà, de quoi aller au bal : n'es-tu pas bien aise ?
- Oui, mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes vilains habits ? "
Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits
furent changés en des habits d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries
; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du
monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa marraine
lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l'avertissant que,
si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille,
ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient
leur première forme.
Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit.
Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il
venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point, courut la
recevoir. Il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la
salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de
danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler
les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus : "
Ah ! qu'elle est belle! " Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas
de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il
n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les dames étaient attentives
à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de
semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles, et des ouvriers
assez habiles.
Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour
la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage.
On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant
il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir auprès de ses soeurs et
leur fit mille honnêtetés; elle leur fit part des oranges et des citrons que
le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient
point.
Lorsqu'elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts
; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus
vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et,
après l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore
le lendemain au bal, parce que le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était
occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux
soeurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon leur alla ouvrir.
" Que vous êtes longtemps à revenir ! " leur dit-elle en bâillant, en se frottant
les yeux, et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller.
Elle n'avait cependant pas eu envie de dormir, depuis qu'elles s'étaient quittées.
" Si tu étais venue au bal, lui dit une de ses soeurs, tu ne t'y serais pas
ennuyée il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais
voir ; elle nous a fait mille civilités elle nous a donné des oranges et des
citrons. "
Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle leur demanda le nom de cette princesse;
mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le fils du roi en
était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui
elle était. Cendrillon sourit et leur dit :
" Elle était donc bien belle ? Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ! ne pourrais-je
point la voir ? Hélas! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que
vous mettez tous les jours.
- Vraiment, dit mademoiselle Javotte, je suis de cet avis ! Prêter son habit
à un vilain Cucendron comme cela ! il faudrait que je fusse bien folle. "
Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait
été grandement embarrassée, si sa soeur eût bien voulu lui prêter son habit.
Le lendemain, les deux soeurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore
plus parée que la première fois. Le fils du roi fut toujours auprès d'elle,
et ne cessa de lui conter des douceurs. La jeune demoiselle ne s'ennuyait point
et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé; de sorte qu'elle entendit
sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait point qu'il fût encore
onze heures: elle se leva, et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche.
Le prince la suivit, mais il ne put l'attraper. Elle laissa tomber une de ses
pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva
chez elle, bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants
habits ; rien ne lui étant resté de sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles,
la pareille de celle qu'elle avait laissé tomber. On demanda aux gardes de la
porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse ils dirent qu'ils
n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait
plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.
Quand les deux soeurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient
encore bien diverties, et si la belle dame y avait été ; elles lui dirent que
oui, mais qu'elle s'était enfuie, lorsque minuit avait sonné, et si promptement
qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus
jolie du monde; que le fils du roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que
la regarder pendant tout le reste du bal, et qu'assurément il était fort amoureux
de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle.
Elles dirent vrai ; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son
de trompe, qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle.
On commença à l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la
cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux soeurs, qui firent tout leur
possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle mais elles ne purent
en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle,
dit en riant :
" Que je voie si elle ne me serait pas bonne. "
Ses soeurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait
l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant
fort belle, dit que cela était très juste, et qu'il avait ordre de l'essayer
à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de
son petit pied, il vit qu'il y entrait sans peine, et qu'elle y était juste
comme de cire. L'étonnement des deux soeurs fut grand, mais plus grand encore
quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son
pied. Là-dessus arriva la marraine, qui ayant donné un coup de baguette sur
les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les
autres.
Alors ses deux soeurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient
vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les
mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva
et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon coeur, et qu'elle
les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée
comme elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais; et, peu de jours
après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses
deux soeurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs
de la cour.
LA BELLE AU BOIS DORMANT
Il était une fois un roi et une reine
qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait
dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde ; voeux, pèlerinages, menues dévotions,
tout fut mis en oeuvre, et rien n'y faisait. Enfin, pourtant, la reine eut une
fille. On fit un beau baptême ; on donna pour marraines à la petite princesse
toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que,
chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce
temps-là, la princesse eût, par ce moyen, toutes les perfections inimaginables.
Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi,
où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un
couvert magnifique, avec un étui d'or massif où il y avait une cuiller, une
fourchette et un couteau d'or fin, garnis de diamants et de rubis. Mais, comme
chacun prenait place à table, on vit entrer une vieille fée, qu'on n'avait point
priée, parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une
tour, et qu'on la croyait morte ou enchantée.
Le roi lui fit donner un couvert ; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un
étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que
sept, pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques
menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit,
et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse,
alla dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de
parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible,
le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune
lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après,
qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ; la troisième, qu'elle aurait une
grâce admirable à tout ce qu'elle ferait; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement
bien; la cinquième qu'elle chanterait comme un rossignol ; et la sixième qu'elle
jouerait toute sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de
la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit
que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle
en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne
pleurât. Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit
tout haut ces paroles :
" Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra point ; il est vrai que
je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne
a fait ; la princesse se percera la main d'un fuseau ; mais, au lieu d'en mourir,
elle tombera seulement dans un profond sommeil, qui durera cent ans, au bout
desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. "
Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier
aussitôt un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau,
ni d'avoir des fuseaux chez soi, sous peine de mort.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs
maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans
le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon,
dans un petit galetas où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille.
Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites
de filer au fuseau.
" Que faites-vous là, ma bonne femme ? dit la princesse.
- Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.
- Ah ! que cela est joli ! reprit la princesse ; comment faites-vous ? donnez-moi
que je voie si j'en ferais bien autant. "
Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu
étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça
la main et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours on vient de tous côtés ;
on jette de l'eau au visage de la princesse, on la délace, on lui frappe dans
les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie mais
rien ne la faisait revenir. Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint
de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât,
puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans un. bel appartement
du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit un ange, tant
elle était belle ; car son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives
de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ;
elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement
: ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte.
Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de
se réveiller fût venue. La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en la condamnant
à dormir cent ans, était dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de
là, lorsque l'accident arriva à la princesse ; mais elle en fut avertie, en
un instant, par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'était des
bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La fée
partit aussitôt, et on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot
tout de feu, traîné par des dragons. Le roi alla lui présenter la main à la
descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ; mais, comme elle
était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse viendrait à
se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château
: voici ce qu'elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et
la reine) : gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes,
officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses,
pages, valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les
écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite
Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit.
Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous pour ne se réveiller qu'en
même temps que leur maîtresse, afin d'être tout prêts à la servir quand elle
en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix
et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment
: les fées n'étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât,
sortirent du château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en
approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires; car il crût dans un quart
d'heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de
petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête
ni homme n'y aurait pu passer ; en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des
tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que
la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant
qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre
famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda
ce que c'était que ces tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais.
Chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler : les uns disaient que c'était
un vieux château où il revenait des esprits ; les autres, que tous les sorciers
de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un ogre
y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper,
pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le pût suivre, ayant seul
le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.
Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole et lui
dit :
" Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il
y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu'elle y devait
dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle
était réservée. "
Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut, sans balancer,
qu'il mettrait fin à une si belle aventure ; et poussé par l'amour et par la
gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine s'avança-t-il
vers le bois que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent
d'elles-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château qu'il voyait
au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit
que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient
approchés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin:
un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande
avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte.
C'était un silence affreux : l'image de la mort s'y présentait partout, et ce
n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts.
Il reconnut pourtant bien, au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses,
qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs tasses, où il y avait encore quelques
gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant.
Il passe une grande cour pavée de marbre; il monte l'escalier; il entre dans
la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaules et
ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres, pleines de gentilshommes
et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entre dans une
chambre toute dorée, et il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts
de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une princesse qui
paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque
chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et
se mit à genoux auprès d'elle.
Alors, comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla, et,
le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre.
" Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle ; vous êtes bien fait attendre. "
Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient
dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura
qu'il l'aimait plus que lui- même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent
davantage : peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle,
et l'on ne doit pas s'en étonner: elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle
aurait à lui dire ; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien)
que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des
songes agréables. Enfin, il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils
ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait
à faire sa charge ; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient
de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout
haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse
à se lever : elle était tout habillée, et fort magnifiquement; mais il se garda
bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et qu'elle avait
un collet monté ; elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent dans un salon
de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons
et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût
près de cent ans qu'on ne les jouât plus ; et, après souper, sans perdre de
temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d'honneur
leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la princesse n'en avait pas grand besoin,
et le prince la quitta, dès le matin, pour retourner à la ville, où son père
devait être en peine de lui.
Le prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait
couché dans la hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir
et du fromage. Le roi, son père, qui était bon homme, le crut; mais sa mère
n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à
la chasse, et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser quand il
avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque
amourette ; car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut
deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, et le
second, un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau
que sa soeur.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait
se contenter dans la vie ; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret
: il la craignait, quoiqu'il l'aimât, car elle était de race ogresse, et le
roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens. On disait même tout bas
à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de
petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter
sur eux ; ainsi le prince ne lui voulut jamais rien dire.
Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit
le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie
quérir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique
dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants. Quelque
temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte, son voisin.
Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa
femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été ; et, dès qu'il
fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne
dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle
y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel :
" Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.
- Ah ! madame, dit le maître d'hôtel ...
- Je le veux, dit la reine (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de
manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert ".
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit
son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour
lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander
du bonbon. Il se mit à pleurer : le couteau lui tomba des mains, et il alla
dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne
sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait rien mangé de si bon. Il avait
emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme, pour la
cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d'hôtel :
" Je veux manger à mon souper le petit Jour. "
Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois. Il alla chercher
le petit Jour, et le trouva avec un fleuret à la main, dont il faisait des armes
avec un gros singe ; il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme,
qui le cacha avec la petite Aurore, et donna, à la place du petit Jour, un petit
chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais, un soir, cette méchante reine dit
au maître d'hôtel :
" Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. "
Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper.
La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait
dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de
trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution,
pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre
dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et
entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine; il ne voulut
pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect, l'ordre
qu'il avait reçu de la reine mère.
" Faites votre devoir, lui dit-elle en lui tendant le col ; exécutez l'ordre
qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j'ai
tant aimés ! "
Car elle les croyait morts, depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.
" Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel, tout attendri, vous
ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants;
mais ce sera chez moi, où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine,
en lui faisant manger une jeune biche en votre place."
Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer
avec eux, il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper, avec
le même appétit que si c'eût été la reine : elle était bien contente de sa cruauté,
et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient
mangé la reine sa femme et ses deux enfants.
Un soir qu'elle rôdait, à son ordinaire, dans les cours et basses-cours du château,
pour y flairer quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse, le
petit Jour, qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter,
à cause qu'il avait été méchant; et elle entendit aussi la petite Aurore, qui
demandait pardon pour son frère. L'ogresse reconnut la voix de la reine et de
ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain
matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on
apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds,
de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses
enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre
de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque
le roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour, à cheval ; il était
venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle.
Personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle
voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en
un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa
pas d'en être fâché : elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec
sa belle femme et ses enfants.
LE CHAT BOTTÉ
Un meunier ne laissa pour tous biens,
à trois enfants qu'il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages
furent bientôt faits : ni le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés.
Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L'aîné eut le moulin,
le second eut l'âne, et le plus jeune n'eut que le chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot :
" Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant
ensemble ; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait
un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. "
Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit
d'un air posé et sérieux :
" Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez qu'à me donner un sac et me
faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez
que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. "
Quoique le maître du Chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire
tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand
il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le
mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans la misère.
Lorsque le Chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant
son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et
s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son
et des laiterons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été mort, attendit
que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se
fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis.
A peine fut-il couché, qu'il eut contentement : un jeune étourdi de lapin entra
dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le
tua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler.
On le fit monter à l'appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande
révérence au roi, et lui dit :
" Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas (c'était
le nom qu'il lui prit en gré de donner à son maître) m'a chargé de vous présenter
de sa part.
- Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu'il me fait plaisir.
"
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert,
et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes
deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de
garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner
boire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps
au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu'il sut que le roi devait
aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle
princesse du monde, il dit à son maître :
" Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n'avez qu'à
vous baigner dans la rivière, à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite
me laisser faire. "
Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi
cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le roi vint à passer, et le
Chat se mit à crier de toute ses forces :
" Au secours ! au secours ! voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie
! "
A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat qui lui
avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite
au secours de monsieur le marquis de Carabas.
Pendant qu'on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s'approcha du
carrosse et dit au roi, que dans le temps que son maître se baignait, il était
venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur
! de toute ses forces ; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d'aller quérir un de
ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui mille
caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa
bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi
le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux
ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse
à la folie.
Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et qu'il fût de la promenade. Le
Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et
ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit :
" Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez
appartient à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme
chair à paté. "
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu'il fauchaient
:
" C'est à monsieur le marquis de Carabas ", dirent-ils tous ensemble, car la
menace du chat leur avait fait peur.
" Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas.
- Vous voyez, sire, répondit le marquis ; c'est un pré qui ne manque point de
rapporter abondamment toutes les années. "
Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur
dit :
" Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent
à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à
paté. "
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les
blés qu'il voyait.
" C'est à monsieur le marquis de Carabas ", répondirent les moissonneurs ; et
le roi s'en réjouit encore avec le marquis.
Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous
ceux qu'il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur
le marquis de Carabas.
Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre,
le plus riche qu'on ait jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait
passé étaient de la dépendance de ce château. le Chat, qui eut soin de s'informer
qui était cet ogre et ce qu'il savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il
n'avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l'honneur de lui
faire la révérence. L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre et
le fit reposer.
" On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes
sortes d'animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion,
en éléphant.
- Cela est vrai, répondit l'ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous
m'allez voir devenir lion. "
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les
gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient
rien pour marcher sur les tuiles.
Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l'ogre avait quitté sa première forme,
descendit et avoua qu'il avait eu bien peur.
" On m' assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez
aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de
vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout
à fait impossible.
- Impossible ! reprit l'ogre ; vous allez voir. "
Et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher.
Le Chat ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l'ogre, voulut entrer
dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis,
courut au-devant et dit au roi :
" Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le marquis de
Carabas !
- Comment, monsieur le marquis, s'écria le roi, ce château est encore à vous
! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui
l'environnent ; voyons les dedans, s'il vous plait. "
Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi, qui montait
le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique
collation que l'ogre avait fait préparerpour ses amis, qui le devaient venir
voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le roi
y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas,
de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait,
lui dit, après avoir bu cinq ou six coups :
" Il ne tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre.
"
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait
le roi, et, dès le même jour, il épousa la princesse, Le Chat devint le grand
seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
LE PETIT POUCET
Il était une fois un bûcheron et une
bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons ; l'aîné n'avait que dix ans,
et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le bûcheron ait eu tant
d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne,
et n'en avait pas moins de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup,
parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait
encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant
pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort
petit, et, quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce,
ce qui fit qu'on l'appela le petit Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours
tort. Cependant il était le plus fin et le plus avisé de tous ses frères, et,
s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande que ces pauvres
gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient
couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le
coeur serré de douleur :
" Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais
les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre
demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu'ils s'amuseront à fagoter,
nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.
- Ah ! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants
? "
Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y
consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère.
Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de
faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.
Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu, de dedans son
lit, qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement et s'était glissé
sous l'escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher
et ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire. Il
se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau, où il emplit ses poches
de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le petit
Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères.
Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance, on ne se
voyait pas l'un l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants
à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant
occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent
tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute
leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait
à la maison, car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits
cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc :
" Ne craignez point, mes frères ; mon père et ma mère nous ont laissés ici,
mais je vous ramènerai bien au logis : suivez-moi seulement. "
Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison, par le même chemin qu'ils
étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent
tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.
Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur
du village leur envoya dix écus, qu'il leur devait il y avait longtemps, et
dont ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens
mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Comme
il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande
qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés,
la bûcheronne dit :
" Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ? Ils feraient bonne chère
de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre
; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans
cette forêt ? Hélas ! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés ! Tu
es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants ! "
Le bûcheron s'impatienta à la fin ; car elle redit plus de vingt fois qu'ils
s'en repentiraient, et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si
elle ne se taisait. Ce n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus
fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de
l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien,
mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La bûcheronne était tout en pleurs :
" Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ! "
Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant
entendue, se mirent à crier tous ensemble:
" Nous voilà ! nous voilà ! "
Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant :
" Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien las, et
vous avez bien faim ; et toi, Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te
débarbouille. "
Ce Pierrot était son fils aîné, qu'elle aimait plus que tous les autres, parce
qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse.
Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père
et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt,
en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de
revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent.
Mais, lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin,
et résolurent de les perdre encore ; et, pour ne pas manquer leur coup, de les
mener bien plus loin que la première fois.
Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le
petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait
; mais, quoiqu'il se fût levé de grand matin pour aller ramasser de petits cailloux,
il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double
tour. Il ne savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant donné à chacun
un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de
son pain au lieu de cailloux, en rejetant par miettes le long des chemins où
ils passeraient : il le serra donc dans sa poche.
Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et
le plus obscur ; et, dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les
laissèrent là. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait
retrouver aisément son chemin, par le moyen de son pain qu'il avait semé partout
où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une
seule miette; les oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé.
Les voilà donc bien affligés ; car, plus ils marchaient, plus ils s'égaraient
et s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui
leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés
que les hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient
presque se parler, ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie, qui les
perça jusqu'aux os ; ils glissaient à chaque pas, et tombaient dans la boue,
d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre, pour voir s'il ne découvrirait rien
; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle,
mais qui était bien loin, par delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et lorsqu'il
fut à terre, il ne vit plus rien: cela le désola. Cependant, ayant marché quelque
temps avec ses frères, du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant
du bois.
Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des
frayeurs : car souvent ils la perdaient de vue; ce qui leur arrivait toutes
les fois qu'ils descendaient dans quelque fond. Ils heurtèrent à la porte, et
une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient. Le
petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus
dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme, les voyant
tous si jolis, se mit à pleurer, et leur dit :
" Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c'est
ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants ?
- Hélas ! madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force,
aussi bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de
la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit si vous ne voulez pas nous
retirer chez vous, et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui
nous mange ; peut-être qu'il aura pitié de nous si vous voulez bien l'en prier.
"
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au
lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d'un bon
feu ; car il y avait un mouton tout entier à la broche, pour le souper de l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre
grands coups à la porte: c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les
fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le
souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le
mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il
flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche.
" Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d'habiller, que
vous sentez.
- Je sens la chair fraiche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant
sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n'entends pas. "
En disant ces mots, il se leva de table, et alla droit au lit.
" Ah ! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais
à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille
bête. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de
mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-ci. "
Il les tira de dessous le lit, l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent
à genoux, en lui demandant pardon; mais ils avaient affaire au plus cruel de
tous les ogres, qui, bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux,
et disait à sa femme que ce seraient là de friands morceaux, lorsqu'elle leur
aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand couteau ; et en approchant de ces pauvres enfants,
il l'aiguisait sur une longue pierre, qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait
déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit :
" Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ? n'aurez-vous pas assez de temps
demain ?
- Tais-toi, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés.
- Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme : voilà un veau,
deux moutons et la moitié d'un cochon !
- Tu as raison, dit l'Ogre : donne-leur bien à souper afin qu'ils ne maigrissent
pas, et va les mener coucher. "
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper ; mais ils ne
purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire,
ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups
de plus qu'à l'ordinaire : ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea
de s'aller coucher. L'Ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfants.
Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient
de la chair fraîche, comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris
et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande bouche, avec de longues dents
fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore fort
méchantes; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits
enfants pour en sucer le sang.
On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans
un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait dans la
même chambre un autre lit de la même grandeur: ce fut dans ce lit que la femme
de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi, elle s'alla coucher
auprès de son mari.
Le petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des couronnes
d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'Ogre quelques remords de
ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit,
et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les
mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes
d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères, et sur la sienne afin que l'Ogre
les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger.
La chose réussit comme il l'avait pensé ; car l'Ogre, s'étant éveillé sur le
minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la
veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et, prenant son grand couteau:
" Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas
à deux fois. "
Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s'approcha du lit où étaient
les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le petit Poucet, qui eut bien
peur lorsqu'il sentit la main de l'Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait
tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les couronnes d'or :
" Vraiment, dit- il, j'allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je
bus trop hier au soir. "
Il alla ensuite au lit de ses filles, où ayant senti les petits bonnets des
garçons :
" Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. "
En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort
content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt
que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il réveilla ses frères, et leur
dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans
le jardin et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute
la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient.
L'Ogre, s'étant éveillé, dit à sa femme :
" Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir. "
L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la
manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait
de les aller vêtir, elle monta en haut, où elle fut bien surprise, lorsqu'elle
aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang.
Elle commença par s'évanouir, car c'est le premier expédient que trouvent presque
toutes les femmes en pareilles rencontres. L'Ogre, craignant que sa femme ne
fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut
pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet affreux
spectacle.
" Ah ! qu'ai-je fait là ? s'écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux,
et tout à l'heure. "
Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme ; et, l'ayant fait
revenir :
" Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j'aille les
attraper. "
Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous les côtés, enfin
il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants, qui n'étaient plus
qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de montagne
en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait
le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un rocher creux proche le lieu
où ils étaient, y fit cacher ses six frères et s'y fourra aussi, regardant toujours
ce que l' Ogre deviendrait. L'Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin
qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur
homme), voulut se reposer; et, par hasard, il alla s'asseoir sur la roche où
les petits garçons s'étaient cachés.
Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque
temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n'eurent
pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la
gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir
promptement à la maison pendant que l'Ogre dormait bien fort, et qu'ils ne se
missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la
maison.
Le petit Poucet, s'étant approché de l'Ogre, lui tira doucement ses bottes,
et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais,
comme elles étaient fées, elles avaient le don de s'agrandir et de se rapetisser
selon la jambe de celui qui les chaussait; de sorte qu'elles se trouvèrent aussi
justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.
Il alla droit à la maison de l'Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès
de ses filles égorgées.
" Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger ; car il a été pris
par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son
or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la
gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est,
et de vous dire de me donner tout ce qu'il a de vaillant, sans en rien retenir,
parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup,
il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà, pour faire diligence,
et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur. "
La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait; car
cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits
enfants. Le petit Poucet, étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre,
s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord de cette dernière circonstance,
et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre; qu'à
la vérité il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues,
parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens
là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la
maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les
bottes de l'Ogre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine
d'une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une bataille
qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi et lui dit que, s'il
le souhaitait il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour.
Le roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout. Le petit
Poucet rapporta des nouvelles, dès le soir même; et cette première course l'ayant
fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait; car le roi le payait parfaitement
bien pour porter ses ordres à l'armée ; et une infinité de demoiselles lui donnaient
tout ce qu'il voulait, pour avoir des nouvelles de leurs fiancés et ce fut là
son plus grand gain.
Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris;
mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose qu'il ne daignait
mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté-là.
Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé
beaucoup de biens, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer
la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta
des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et par là
il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.
LES FÉES
Il était une fois une veuve qui avait
deux filles : l'aînée lui ressemblait si fort d'humeur et de visage, que qui
la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses,
qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de
son père pour la douceur et l'honnêteté, était avec cela une des plus belles
filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère
était folle de sa fille aînée et, en même temps, avait une aversion effroyable
pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât, deux fois le
jour, puiser de l'eau à une grande demi-lieue du logis, et qu'elle en rapportât
plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle
une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.
" Oui-da, ma bonne mère ", dit cette belle fille.
Et, rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la
fontaine et la lui présenta, soutenant toujours la cruche, afin qu'elle bût
plus aisément.
La bonne femme, ayant bu, lui dit :
" Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous
faire un don ; car c'était une fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme
de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille. Je vous
donne pour don, poursuivit la fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous
sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. "
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard
de la fontaine.
" Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si
longtemps. "
Et, en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et
deux gros diamants .
" Que vois-je là! dit sa mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche
des perles et des diamants. D'où vient cela, ma fille ? " (Ce fut là la première
fois qu'elle l'appela sa fille.)
La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans
jeter une infinité de diamants.
" Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez
ce qui sort de la bouche de votre soeur quand elle parle ; ne seriez-vous pas
bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la
fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien
honnêtement.
- Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine !
- Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure. "
Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent
qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine, qu'elle
vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire.
C'était la même fée qui avait apparu à sa soeur, mais qui avait pris l'air et
les habits d'une princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette
fille.
" Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous
donner à boire ! justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour
donner à boire à Madame ! J'en suis d'avis : buvez à même si vous voulez.
- Vous n'êtes guère honnête, reprit la fée, sans se mettre en colère. Eh bien
! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole
que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent, ou un crapaud. "
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria :
" Eh bien ! ma fille !
- Eh bien ! ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux
crapauds.
- 0 ciel, s'écria la mère, que vois-je là ? C'est sa soeur qui en est cause
: elle me le paiera. "
Et aussitôt elle courut pour la battre.
La pauvre enfant s'enfuit et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils
du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra et, la voyant si belle, lui
demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer !
" Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis ! "
Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles et autant de
diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son
aventure. Le fils du roi en devint amoureux ; et, considérant qu'un tel don
valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena
au palais du roi son père, où il l'épousa.
Pour sa soeur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle
; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût
la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.
LES SOUHAITS RIDICULES
A Mademoiselle de La C***
Si vous étiez moins raisonnable,
Je me garderais bien de venir vous conter
La folle et peu galante fable
Que je m'en vais vous débiter.
Une aune de Boudin en fournit la matière.
" Une aune de Boudin, ma chère !
Quelle pitié ! c'est une horreur ",
S'écriait une Précieuse,
Qui toujours tendre et sérieuse
Ne veut ouïr parler que d'affaires de coeur.
Mais vous qui mieux qu'Ame qui vive
Savez charmer en racontant,
Et dont l'expression est toujours si naïve,
Que l'on croit voir ce qu'on entend ;
Qui savez que c'est la manière
Dont quelque chose est inventé,
Qui beaucoup plus que la matière
De tout Récit fait la beauté,
Vous aimerez ma fable et sa moralité ;
J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière.
Il était une fois un pauvre Bûcheron
Qui las de sa pénible vie,
Avait, disait-il, grande envie
De s'aller reposer aux bords de l'Achéron :
Représentant, dans sa douleur profonde,
Que depuis qu'il était au monde,
Le Ciel cruel n'avait jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.
Un jour que, dans le Bois, il se mit à se plaindre,
A lui, la foudre en main, Jupiter s'apparut.
On aurait peine à bien dépeindre
La peur que le bonhomme en eut.
" Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre,
Point de souhaits, point de Tonnerre,
Seigneur, demeurons but à but.
- Cesse d'avoir aucune crainte ;
Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.
Écoute donc. Je te promets,
Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être.
Vois ce qui peut te rendre heureux,
Vois ce qui peut te satisfaire ;
Et comme ton bonheur dépend tout de tes voeux,
Songes-y bien avant que de les faire. "
A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,
Et le gai Bûcheron, embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.
" Il ne faut pas, disait-il en trottant,
Dans tout ceci, rien faire à la légère ;
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre ménagère.
Çà, dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
Nous sommes riches à jamais,
Et nous n'avons qu'à faire des souhaits. "
Là-dessus tout au long le fait il lui raconte.
A ce récit, l'Épouse vive et prompte
Forma dans son esprit mille vastes projets ;
Mais considérant l'importance
De s'y conduire avec prudence :
" Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
Ne gâtons rien par notre impatience ;
Examinons bien entre nous
Ce qu'il faut faire en pareille occurrence ;
Remettons à demain notre premier souhait
Et consultons notre chevet.
- Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise ;
Mais va tirer du vin derrière ces fagots. "
A son retour il but, et goûtant à son aise
Près d'un grand feu la douceur du repos,
Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise :
" Pendant que nous avons une si bonne braise,
Qu'une aune de Boudin viendrait bien à propos ! "
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un Boudin fort long, qui partant
D'un des coins de la cheminée,
S'approchait d'elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l'instant ;
Mais jugeant que cette aventure
Avait pour cause le souhait
Que par bêtise toute pure
Son homme imprudent avait fait,
Il n'est point de pouilles et d'injure
Que de dépit et de courroux
Elle ne dît au pauvre époux.
" Quand on peut, disait-elle, obtenir un Empire,
De l'or, des perles, des rubis,
Des diamants, de beaux habits,
Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on désire ?
- Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix,
J'ai commis une faute énorme,
Je ferai mieux une autre fois.
- Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme,
Pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf ! "
L'époux plus d'une fois, emporté de colère,
Pensa faire tout bas le souhait d'être veuf,
Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire :
" Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés !
Peste soit du Boudin et du Boudin encore ;
Plût à Dieu, maudite Pécore,
Qu'il te pendît au bout du nez ! "
La prière aussitôt du Ciel fut écoutée,
Et dès que le Mari la parole lâcha,
Au nez de l'épouse irritée
L'aune de Boudin s'attacha.
Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce,
Et pour dire sans fard la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet ;
Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage,
Il l'empêchait de parler aisément,
Pour un époux merveilleux avantage,
Et si grand qu'il pensa dans cet heureux moment
Ne souhaiter rien davantage.
" Je pourrais bien, disait-il à part soi,
Après un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste,
Tout d'un plein saut me faire Roi.
Rien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine ;
Mais encore faut-il songer
Comment serait faite la Reine,
Et dans quelle douleur ce serait la plonger
De l'aller placer sur un trône
Avec un nez plus long qu'une aune.
Il faut l'écouter sur cela,
Et qu'elle-mème elle soit la maîtresse
De devenir une grande Princesse
En conservant l'horrible nez qu'elle a,
Ou de demeurer Bûcheronne
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là. "
La chose bien examinée,
Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet,
Et que, quand on est couronnée,
On a toujours le nez bien fait ;
Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède,
Elle aima mieux garder son Bavolet
Que d'être Reine et d'être laide.
Ainsi le Bûcheron ne changea point d'état,
Ne devint point grand Potentat,
D'écus ne remplit point sa bourse,
Trop heureux d'employer le souhait qui restait,
Faible bonheur, pauvre ressource,
A remettre sa femme en l'état qu'elle était.
Bien est donc vrai qu'aux hommes misérables,
Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
Pas n'appartient de faire des souhaits,
Et que peu d'entre eux sont capables
De bien user des dons que le Ciel leur a faits.
PEAU D'ÂNE
Il était une fois un roi si grand,
si aimé de ses peuples, si respecté de tous ses voisins et de ses alliés, qu'on
pouvait dire qu'il était le plus heureux de tous les monarques. Son bonheur
était encore confirmé par le choix qu'il avait fait d'une princesse aussi belle
que vertueuse ; et ces heureux époux vivaient dans une union parfaite. De leur
mariage était née une fille, douée de tant de grâce et decharmes, qu'ils ne
regrettaient pas de n'avoir pas une plus grande lignée.
La magnificence, le goût et l'abondance régnaient dans son palais ; les ministres
étaient sages et habiles ; les courtisans, vertueux et attachés ; les domestiques,
fidèles et laborieux ; les écuries, vastes et remplies des plus beaux chevaux
du monde, couverts de riches caparaçons : mais ce qui étonnait les étrangers
qui venaient admirer ces belles écuries, c'est qu'au lieu le plus apparent un
maître d'âne étalait de longues et grandes oreilles. Ce n'était pas par fantaisie,
mais avec raison, que le roi lui avait donné une place particulière et distinguée.
Les vertus de ce rare animal méritaient cette distinction, puisque la nature
l'avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu d'être malpropre, était
couverte, tous les matins, avec profusion, de beaux écus au soleil et de louis
d'or de toute espèce, qu'on allait recueillir à son réveil.
Or, comme les vicissitudes de la vie s'étendent aussi bien sur les rois que
sur les sujets, et que toujours les biens sont mêlés de quelques maux, le ciel
permit que la reine fût tout à coup attaquée d'une âpre maladie, pour laquelle,
malgré la science et l'habileté des médecins, on ne put trouver aucun secours.
La désolation fut générale. Le roi, sensible et amoureux, malgré le proverbe
fameux qui dit que le mariage est le tombeau de l'amour, s'affligeait sans modération,
faisait des voeux ardents à tous les temples de son royaume, offrait sa vie
pour celle d'une épouse si chère, mais les dieux et les fées étaient invoqués
en vain. La reine, sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux qui
fondait en larmes :
" Trouvez bon, avant que je meure, que j'exige une chose de vous : c'est que
s'il vous prenait envie de vous remarier ... "
A ces mots, le roi fit des cris pitoyables, prit les mains de sa femme, les
baigna de pleurs, et, l'assurant qu'il était superflu de lui parler d'un second
mariage :
" Non, non, dit-il enfin, ma chère reine, parlez-moi plutôt de vous suivre.
- L'Etat, reprit la reine avec une fermeté qui augmentait les regrets de ce
prince, l'Etat doit exiger des successeurs et, comme je ne vous ai donné qu'une
fille, vous presser d'avoir des fils qui vous ressemblent : mais je vous demande
instamment, par tout l'amour que vous avez eu pour moi, de ne céder à l'empressement
de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé une princesse plus belle et mieux
faite que moi ; j'en veux votre serment, et alors je mourrai contente. "
On présume que la reine, qui ne manquait pas d'amour-propre, avait exigé ce
serment, ne croyant pas qu'il fût au monde personne qui pût l'égaler, pensant
bien que c'était s'assurer que le roi ne se remarierait jamais. Enfin elle mourut.
Jamais mari ne fit tant de vacarme : pleurer, sangloter jour et nuit, menus
droits du veuvage, furent son unique occupation.
Les grandes douleurs ne durent pas. D'ailleurs, les grands de l'Etat s'assemblèrent,
et vinrent en corps prier le roi de se remarier. Cette première proposition
lui parut dure, et lui fit répandre de nouvelles larmes. Il allégua le serment
qu'il avait fait à la reine, défiant tous ses conseillers de pouvoir trouver
une princesse plus belle et mieux faite que feu sa femme, pensant que cela était
impossible. Mais le conseil traita de babiole une telle promesse et dit qu'il
importait peu de la beauté, pourvu qu'une reine fût vertueuse ; que l'Etat demandait
des princes pour son repos et sa tranquillité ; qu'à la vérité, l'Infante avait
toutes les qualités requises pour faire une grande reine, mais qu'il fallait
lui choisir un époux ; et qu'alors ou cet étranger l'emmènerait chez lui, ou
que, s'il régnait avec elle, ses enfants ne seraient plus réputés du même sang
; et que, n'y ayant point de prince de son nom, les peuples voisins pourraient
lui susciter des guerres qui entraîneraient la ruine du royaume. Le roi, frappé
de ces considérations, promit qu'il songerait à les contenter.
Effectivement, il chercha, parmi les princesses à marier, qui serait celle qui
pourrait lui convenir. Chaque jour on lui apportait des portraits charmants,
mais aucun n'avait les grâces de la feue reine : ainsi il ne se déterminait
point. Malheureusement il s'avisa de trouver que l'Infante surpassait encore
de beaucoup la reine sa mère en esprit et en agréments. Sa jeunesse, l'agréable
fraîcheur de ce beau teint enflammèrent le roi d'un ton si violent, qu'il ne
put le cacher à l'Infante, et il lui dit qu'il avait résolu de l'épouser, puisqu'elle
seule pouvait le dégager de son serment.
La jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa s'évanouir à cette
horrible proposition. Elle se jeta aux pieds du roi son père, et le conjura,
avec toute la force qu'elle put trouver dans son esprit, de ne la pas contraindre
à commettre un tel crime.
Le roi, qui s'était mis en tête ce bizarre projet, avait consulté un vieux druide
pour mettre la conscience de la princesse en repos. Ce druide, moins religieux
qu'ambitieux, sacrifia, à l'honneur d'être confident d'un grand roi, l'intérêt
et l'innocence de la vertu, et s'insinua avec tant d'adresse dans l'esprit du
roi, lui adoucit tellement le crime qu'il allait commettre, qu'il lui persuada
même que c'était une oeuvre pie que d'épouser sa fille. Ce prince, flatté par
les discours de ce scélérat, l'embrassa et revint d'avec lui plus entêté que
jamais dans son projet : il fit donc ordonner à l'Infante de se préparer à lui
obéir.
La jeune princesse, outrée d'une vive douleur, n'imagina rien d'autre chose
que d'aller trouver la Fée des Lilas, sa marraine. Pour cet effet, elle partit
la même nuit dans un joli cabriolet attelé d'un gros mouton qui savait tous
les chemins. Elle y arriva heureusement. La fée, qui aimait l'Infante, lui dit
qu'elle savait tout ce qu'elle venait lui dire, mais qu'elle n'eût aucun souci,
rien ne pouvant lui nuire si elle exécutait fidèlement ce qu'elle allait lui
prescrire.
" Car, ma chère enfant, lui dit-elle, ce serait une grande faute que d'épouser
votre père, mais, sans le contredire, vous pouvez l'éviter : dites-lui que,
pour remplir une fantaisie que vous avez, il faut qu'il vous donne une robe
de la couleur du temps ; jamais, avec tout son amour et son pouvoir, il ne pourra
y parvenir. "
La princesse remercia bien sa marraine ; et dès le lendemain matin, elle dit
au roi son père ce que la fée lui avait conseillé, et protesta qu'on ne tirerait
d'elle aucun aveu qu'elle n'eût une robe couleur du temps. Le roi, ravi de l'espérance
qu'elle lui donnait, assembla les plus fameux ouvriers, et leur commanda cette
robe, sous la consigne que, s'ils ne pouvaient réussir, il les ferait tous pendre.
Il n'eut pas le chagrin d'en venir à cette extrémité, dès le second jour ils
apportèrent la robe si désirée. L'empyrée n'est pas d'un plus beau bleu lorsqu'il
est ceint de nuages d'or, que cette belle robe lorsqu'elle fut étalée. L'Infante
en fut toute contrastée et ne savait comment se tirer d'embarras. Le roi pressait
la conclusion. Il fallut recourir encore à la marraine, qui, étonnée de ce que
son secret n'avait pas réussi, lui dit d'essayer d'en demander une de la couleur
de la lune. Le roi, qui ne pouvait lui rien refuser, envoya chercher les plus
habiles ouvriers, et leur commanda si expressément une robe couleur de la lune,
qu'entre ordonner et apporter il n'y eut pas vingt-quatre heures ...
L'Infante, plus charmée de cette superbe robe que des soins du roi son père,
s'affligea immodérément lorsqu'elle fut avec ses femmes et sa nourrice. La Fée
des Lilas, qui savait tout, vint au secours de l'affligée princesse, et lui
dit :
" Ou je me trompe fort, ou je crois que, si vous demandez une robe couleur du
soleil, ou nous viendrons à bout de dégoûter le roi votre père, car jamais on
ne pourra parvenir à faire une pareille robe, ou nous gagnerons au moins du
temps. "
L'Infante en convint, demanda la robe et l'amoureux roi donna, sans regret,
tous les diamants et les rubis de sa couronne pour aider à ce superbe ouvrage,
avec l'ordre de ne rien épargner pour rendre cette robe égale au soleil. Aussi,
dès qu'elle parut, tous ceux qui la virent déployée furent obligés de fermer
les yeux, tant ils furent éblouis. C'est de ce temps que datent les lunettes
vertes et les verres noirs. Que devient l'Infante à cette vue ?
Jamais on n'avait rien vu de si beau et de si artistement ouvré. Elle était
confondue ; et sous prétexte d'avoir mal aux yeux, elle se retira dans sa chambre
où la fée l'attendait, plus honteuse qu'on ne peut dire. Ce fut bien pis : car,
en voyant la robe du soleil, elle devint rouge. de colère.
" Oh ! pour le coup, ma fille, dit-elle à l'Infante, nous allons mettre l'indigne
amour de votre père à une terrible épreuve. Je le crois bien entété de ce mariage
qu'il croit si prochain, mais je pense qu'il sera un peu étourdi de la demande
que je vous conseille de lui faire : C'est la peau de cet âne qu'il aime si
passionnément, et qui fournit à toutes ses dépenses avec tant de profusion ;
allez, et ne manquez pas de lui dire que vous désirez cette peau. "
L'Infante, ravie de trouver encore un moyen d'éluder un mariage qu'elle détestait,
et qui pensait en même temps que son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier
son âne, vint le trouver et lui exposa son désir pour la peau de ce bel animal.
Quoique le roi fût étonné de cette fantaisie, il ne balança pas à la satisfaire
; Le pauvre âne fut sacrifié, et la peau galamment apportée à l'Infante, qui,
ne voyant plus aucun moyen d'éluder son malheur, s'allait désespéré lorsque
sa marraine accourut.
" Que faites-vous, ma fille ? dit-elle, voyant la princesse déchirant ses cheveux
et meurtrissant ses belles joues ; voici le moment le plus heureux de votre
vie. Enveloppez-vous de cette peau, sortez de ce palais, et allez tant que la
terre pourra vous porter : lorsqu'on sacrifie tout à la vertu, les dieux savent
en récompenser. Allez, j'aurai soin que votre toilette vous suive partout ;
en quelque lieu que vous vous arrêtiez, votre cassette, où seront vos habits
et vos bijoux, suivra vos pas sous terre ; et voici ma baguette que je vous
donne : en frappant la terre, quand vous aurez besoin de cette cassette, elle
paraîtra à vos yeux : mais hâtez-vous de partir, et ne tardez pas."
L'Infante embrassa mille fois sa marraine, la pria de ne pas l'abandonner, s'affubla
de cette vilaine peau, après s'être barbouillée de suie de cheminée, et sortit
de ce riche palais sans être reconnue de personne.
L'absence de l'Infante causa une grande rumeur. Le roi, au désespoir, qui avait
fait préparer une fête magnifique, était inconsolable. Il fit partir plus de
cent gendarmes et plus de mille mousquetaires pour aller à la recherche de sa
fille ; mais la fée, qui la protégeait, la rendait invisible aux plus habiles
recherches : ainsi il fallut s'en consoler.
Pendant ce temps, l'Infante cheminait. Elle alla bien loin, encore plus loin,
et cherchait partout une place ; mais quoique par charité on lui donnât à manger,
on la trouvait si crasseuse que personne n'en voulait.
Cependant, elle entra dans une belle ville, à la porte de laquelle était une
métairie, dont la fermière avait besoin d'un souillon pour laver les torchons,
nettoyer les dindons et l'auge des cochons. Cette femme, voyant cette voyageuse
si malpropre, lui proposa d'entrer chez elle ; ce que l'Infante accepta de grand
coeur, tant elle était lasse d'avoir tant marché. On la mit dans un coin reculé
de la cuisine, où elle fut, les premiers jours, en butte aux plaisanteries grossières
de la valetaille, tant sa peau d'âne la rendait sale et dégoûtante. Enfin, on
s'y accoutuma ; d'ailleurs elle était si soigneuse de remplir ses devoirs, que
la fermière la prit sous sa protection. Elle conduisait les moutons, les faisait
parquer au temps où il le fallait ; elle menait les dindons paître avec une
telle intelligence, qu'il semblait qu'elle n'eût jamais fait autre chose : aussi
tout fructifiait sous ses belles mains. Un jour qu'assise près d'une claire
fontaine, où elle déplorait souvent sa triste condition, elle s'avisa de s'y
mirer, l'effroyable peau d'âne, qui faisait sa coiffure et son habillement,
l'épouvanta. Honteuse de cet ajustement, elle se décrassa le visage et les mains,
qui devinrent plus blanches que l'ivoire, et son beau teint reprit sa fraîcheur
naturelle. La joie de se trouver si belle lui donna envie de se baigner, ce
qu'elle exécuta ; mais il lui fallut remettre son indigne peau pour retourner
à la métairie. Heureusement, le lendemain était un jour de fête ; ainsi elle
eut le loisir de tirer sa cassette, d'arranger sa toilette, de poudrer ses beaux
cheveux, et de mettre sa belle robe couleur du temps. Sa chambre était si petite,
que la queue de cette belle robe ne pouvait pas s'étendre. La belle princesse
se mira et s'admira elle-même avec raison, si bien qu'elle résolut, pour se
désennuyer, de mettre tour à tour ses belles robes, les fêtes et les dimanches
; ce qu'elle exécuta ponctuellement.
Elle mêlait des fleurs et des diamants dans ses beaux cheveux, avec un art admirable
et souvent elle soupirait de n'avoir pour témoins de sa beauté que ses moutons
et ses dindons, qui l'aimaient autant avec son horrible peau d'âne, dont on
lui avait donné le nom dans cette ferme.
Un jour de fête, que Peau d'Ane avait mis la robe couleur du soleil, le fils
du roi, à qui cette ferme appartenait, vint y descendre pour se reposer, en
revenant de la chasse. Ce prince était jeune, beau et admirablement bien fait,
l'amour de son père et de la reine sa mère, adoré des peuples. On offrit à ce
jeune prince une collation champêtre qu'il accepta : puis il se mit à parcourir
les basses-cours et tous les recoins. En courant ainsi de lieu en lieu, il entra
dans une sombre allée, au bord de laquelle il vit une porte fermée. La curiosité
lui fit mettre l'oeil à la serrure ; mais que devint-il en apercevant la princesse
si belle et si richement vêtue, qu'à son air noble et modeste, il la prit pour
une divinité. L'impétuosité du sentiment qu'il éprouva dans ce moment l'aurait
porté à enfoncer la porte, sans le respect que lui inspira cette ravissante
personne.
Il sortit avec peine de cette allée sombre et obscure, mais ce fut pour s'informer
qui était la personne qui demeurait dans cette petite chambre. On lui répondit
que c'était une souillon, qu'on nommait Peau d'Ane à cause de la peau dont elle
s'habillait, et qu'elle était si sale et si crasseuse, que personne ne la regardait
ni lui parlait et qu'on ne l'avait prise que par pitié, pour garder les moutons
et les dindons.
Le prince, peu satisfait de cet éclaircissement, vit bien que ces gens grossiers
n'en savaient pas davantage, et qu'il était inutile de les questionner. Il revint
au palais du roi son Père, plus amoureux qu'on ne peut dire, ayant continuellement
devant les yeux la belle image de cette divinité qu'il avait vue par le trou
de la serrure. Il se repentit de n'avoir pas heurté à la porte et se promit
bien de n'y pas manquer une autre fois. Mais l'agitation de son sang, causée
par l'ardeur de son amour, lui donna, dans la même nuit, une fièvre si terrible,
que bientôt il fut réduit à l'extrémité.
La reine, sa mère, qui n'avait que lui d'enfant, se désespérait de ce que tous
les remèdes étaient inutiles. Elle promettait en vain les plus grandes récompenses
aux médecins ; ils y employèrent tout leur art, mais rien ne guérissait le prince.
Enfin, ils devinèrent qu'un mortel chagrin causait tout ce ravage ; ils en avertirent
la reine, qui, toute pleine de tendresse pour son fils, vint le conjurer de
dire la cause de son mal et que, quand il s'agirait de lui céder la couronne,
le roi son père descendrait de son trône sans regret, pour l'y faire monter
; que s'il désirait quelque princesse, quand même on serait en guerre avec le
roi son père, et qu'on eût de justes sujets pour s'en plaindre, on sacrifierait
tout pour obtenir ce qu'il désirait ; mais qu'elle le conjurait de ne pas se
laisser mourir, puisque de sa vie dépendait la leur.
La reine n'acheva pas ce touchant discours sans mouiller le visage du prince
d'un torrent de larmes.
" Madame, lui dit enfin le prince avec une voix très faible, je ne suis pas
assez dénaturé pour désirer la couronne de mon père ; plaise au ciel qu'il vive
de longues années, et qu'il veuille bien que je sois longtemps le plus fidèle
et le plus respectueux de ses sujets. Quant aux princesses que vous m'offrez,
je n'ai point encore pensé à me marier et vous pensez bien que, soumis comme
je le suis à vos volontés, je vous obéirai toujours, quoi qu'il m'en coûte.
- Ah, mon fils, reprit la reine, rien ne me coûtera pour te sauver la vie, mais,
mon cher fils, sauve la mienne et celle du roi ton père en me déclarant ce que
tu désires et sois bien assuré qu'il te sera accordé.
- Eh bien, madame, dit-il, puisqu'il faut vous déclarer ma pensée, je vais vous
obéir ; je me ferais un crime de mettre en danger deux êtres qui me sont si
chers. Oui, ma mère, je désire que Peau d'Ane me fasse un gâteau, et que, dès
qu'il sera fait, on me l'apporte. "
La reine, étonnée de ce nom bizarre, demanda qui était cette Peau d'Ane.
" C'est, Madame, reprit un de ses officiers qui par hasard avait vu cette fille,
c'est la plus vilaine bête après le loup ; une peau noire, une crasseuse qui
loge dans votre métairie et qui garde vos dindons.
- N'importe, dit la reine, mon fils, au retour de la chasse, a peut-être mangé
de sa pâtisserie ; c'est une fantaisie de malade ; en un mot, je veux que Peau
d'Ane (puisque Peau d'Ane, il y a) lui fasse promptement un gâteau. "
On courut à la métairie, et l'on fit venir Peau d'Ane, pour lui ordonner de
faire de son mieux un gâteau pour le prince.
Quelques auteurs ont assuré que Peau d'Ane, au moment que ce prince avait mis
l'oeil à la serrure, les siens l'avaient aperçu ; et puis que, regardant par
sa petite fenêtre, elle avait vu ce prince si jeune, si beau et si bien fait,
que l'idée lui en était restée, et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques
soupirs.
Quoi qu'il en soit, Peau d'Ane l'ayant vu, ou en ayant beaucoup entendu parler
avec éloge, ravie de pouvoir trouver un moyen d'être connue, s'enferma dans
sa chambre, jeta sa vilaine peau, se décrassa le visage et les mains, se coiffa
de ses blonds cheveux, mit un beau corset d'argent brillant, un jupon pareil,
et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure farine,
des oeufs et du beurre bien frais. En travaillant, soit de dessein ou autrement,
une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte, s'y mêla ; et dès que le
gâteau fut cuit, s'affublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier,
à qui elle demanda des nouvelles du prince ; mais cet homme, ne daignant pas
lui répondre, courut chez le prince lui apporter ce gâteau.
Le prince le prit avidement des mains de cet homme, et le mangea avec une telle
vivacité, que les médecins, qui étaient présents, ne manquèrent pas de dire
que cette fureur n'était pas un bon signe : effectivement, le prince pensa s'étrangler
par la bague qu'il trouva dans un morceau du gâteau ; mais il la tira adroitement
de sa bouche et son ardeur à dévorer ce gâteau se ralentit, en examinant cette
fine émeraude, montée sur un jonc d'or dont le cercle était si étroit, qu'il
jugea ne pouvoir servir qu'au plus joli doigt du monde.
Il baisa mille fois cette bague, la mit sous son chevet et l'en tirait à tout
moment quand il croyait n'être vu de personne. Le tourment qu'il se donna pour
imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette bague pouvait aller et n'osant
croire, s'il demandait Peau d'Ane, qui avait fait ce gâteau qu'il avait demandé,
qu'on lui accordât de la faire venir, n'osant non plus croire ce qu'il avait
vu par le trou de la serrure, de crainte qu'on se moquât de lui et qu'on le
prît pour un visionnaire, toutes ces idées le tourmentant à la fois, la fièvre
le reprit fortement et les médecins ne sachant plus que faire, déclarèrent à
la reine que le prince était malade d'amour.
La reine accourut chez son fils, avec le roi, qui se désolait :
" Mon fils, mon cher fils, s'écria le monarque affligé, nomme-nous celle que
tu veux ; nous jurons que nous te la donnerons, fût-elle la plus vile des esclaves.
"
La reine, en l'embrassant, lui confirma le serment du roi.
Le prince, attendri par les larmes et les caresses des auteurs de ses jours,
leur dit :
" Mon père et ma mère, je n'ai point dessein de faire une alliance qui vous
déplaise et pour preuve de cette vérité, dit-il en tirant l'émeraude de dessous
son chevet, c'est que j'épouserai la personne à qui cette bague ira, telle qu'elle
soit ; et il n'y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude
ou une paysanne. "
Le roi et la reine prirent la bague, l'examinèrent curieusement et jugèrent,
ainsi que le prince, que cette bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de
bonne maison.
Alors, le roi, ayant embrassé son fils en le conjurant de guérir, sortit, fit
sonner les tambours, les fifres et les trompettes par toute la ville et crier
par ses hérauts que l'on n'avait qu'à venir au palais essayer une bague et que
celle à qui elle irait juste, épouserait l'héritier du trône.
Les princesses d'abord arrivèrent, puis les duchesses, les marquises et les
baronnes mais elles eurent beau toutes s'amenuiser les doigts, aucune ne put
mettre la bague. Il en fallut venir aux grisettes, qui toutes jolies qu'elles
étaient, avaient toutes les doigts trop gros. Le prince, qui se portait mieux,
faisait lui-même l'essai. Enfin, on en vint aux filles de chambre ; elles ne
réussirent pas mieux. Il n'y avait plus personne qui n'eût essayé cette bague
sans succès, lorsque le prince demanda les cuisinières, les marmitonnes, les
gardeuses de moutons : on amena tout cela ; mais leurs gros doigts rouges et
courts ne purent seulement aller par-delà de l'ongle.
" A-t-on fait venir cette Peau d'Ane, qui m'a fait un gâteau ces jours derniers
? " dit le prince.
Chacun se prit à rire, et lui dit que non, tant elle était sale et crasseuse.
" Qu'on l'aille chercher sur l'heure, dit le roi ; il ne sera pas dit que j'aie
excepté quelqu'un. "
On courut, en riant et se moquant, chercher la dindonniêre.
L'Infante, qui avait entendu les tambours et les cris des hérauts d'armes, s'était
bien doutée que sa bague faisait ce tintamarre : elle aimait le prince et, comme
le véritable amour est craintif et n'a point de vanité, elle était dans la crainte
continuelle que quelque dame n'eût le doigt aussi menu que le sien. Elle eut
donc une grande joie quand on vint la chercher et qu'on heurta à sa porte. Depuis
qu'elle avait su qu'on cherchait un doigt propre à mettre sa bague, je ne sais
quel espoir l'avait portée à se coiffer plus soigneusement, et à mettre son
beau corsage d'argent, avec le jupon plein de falbalas de dentelle d'argent,
semés d'émeraudes. Sitôt qu'elle entendit qu'on heurtait à la porte et qu'on
l'appelait pour aller chez le prince, elle remit promptement sa peau d'Ane,
ouvrit sa porte ; et ces gens, en se moquant d'elle, lui dirent que le roi la
demandait pour lui faire épouser son fils, puis avec de longs éclats de rire,
ils la menèrent chez le prince, qui, lui-même, étonné de l'accoutrement de cette
fille, n'osa croire que ce fût elle qu'il avait vue si pompeuse et si belle.
Triste et confondu de s'être si lourdement trompé :
" Est-ce vous, lui dit-il, qui logez au fond de cette allée obscure, dans la
troisième basse-cour de la métairie ?
- Oui, seigneur, répondit-elle.
- Montrez-moi votre main. " dit-il en tremblant et poussant un profond soupir
...
Dame, qui fut bien surpris ? Ce furent le roi et la reine, ainsi que tous les
chambellans et les grands de la cour, lorsque de dessous cette peau noire et
crasseuse sortit une petite main délicate, blanche et couleur de rose, où la
bague s'ajusta sans peine au plus joli petit doigt du monde et par un petit
mouvement que l'Infante se donna, la peau tomba, et elle parut d'une beauté
si ravissante, que le prince, tout faible qu'il était, se mit à ses genoux et
les serra avec une ardeur qui la fit rougir ; mais, on ne s'en aperçut presque
pas, parce que le roi et la reine vinrent l'embrasser de toute leur force et
lui demander si elle voulait bien épouser leur fils. La princesse, confuse,
de tant de caresses et de l'amour que lui marquait ce beau jeune prince, allait
cependant les en remercier, lorsque le plafond s'ouvrit et que la Fée des Lilas,
descendant dans un char fait de branches et de fleurs de son nom, conta, avec
une grâce infinie, l'histoire de l'Infante.
Le roi et la reine, charmés de voir que Peau d'Ane était une grande princesse,
redoublèrent leurs caresses, mais le prince fut encore plus sensible à la vertu
de la princesse et son amour s'accrut par cette connaissance.
L'impatience du prince, pour épouser la princesse, fut telle, qu'à peine donna-t-il
le temps de faire les préparatifs convenables pour cet auguste mariage. Le roi
et la reine, qui étaient affolés de leur belle-fille, lui faisaient mille caresses
et la tenaient incessamment dans leurs bras ; elle avait déclaré qu'elle ne
pouvait épouser le prince sans le consentement du roi son père : aussi fut-il
le premier à qui on envoya une invitation, sans lui dire quelle était l'épousée
; la Fée des Lilas, qui présidait à tout, comme de raison, l'avait exigé, à
cause des conséquences. Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaise
à porteurs, d'autres en cabriolet, de plus éloignés, montés sur des éléphants,
sur des tigres, sur des aigles, mais le plus magnifique et le plus puissant
fut le père de l'Infante, qui heureusement avait oublié son amour impossible
et avait épousé une reine veuve, fort belle, dont il n'avait point eu d'enfant.
L'Infante courut au-devant de lui ; il la reconnut aussitôt, et l'embrassa avec
une grande tendresse, avant qu'elle eût le temps de se jeter à ses genoux. Le
roi et la reine lui présentèrent leur fils, qu'il combla d'amitiés. Les noces
se firent avec toute la pompe imaginable. Les jeunes époux, peu sensibles à
ces magnificences, ne virent et ne regardèrent qu'eux.
Le roi, père du prince, fit couronner son fils ce même jour, et, lui baisant
la main, le plaça sur son trône. Malgré la résistance de ce fils si bien né,
il lui fallut obéir. Les fêtes de cet illustre mariage durèrent près de trois
mois ; mais l'amour des deux époux durerait encore, tant ils s'aimaient, s'ils
n'étaient pas morts cent ans après.
RIQUET LA HOUPPE
Il était une fois une reine qui eut
un fils si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine.
Une fée, qui se trouva à sa naissance, assura qu'il ne laisserait pas d'être
aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit : elle ajouta même qu'il pourrait,
en vertu du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en
aurait à la personne qu'il aimerait le mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui était bien affligée d'avoir mis
au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus
tôt à parler, qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses
actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de
dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui
fit qu'on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet était le nom de la famille.
Au bout de sept ou huit ans, la reine d'un royaume voisin eut deux filles. La
première qui vint au monde était plus belle que le jour ; la reine en fut si
aise qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fit mal.
La même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe était
présente, et pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara que cette petite
princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était
belle. Cela mortifia beaucoup la reine; mais elle eut, quelques moments après,
un bien plus grand chagrin: car la seconde fille qu'elle eut se trouva extrêmement
laide.
" Ne vous affligez point tant, madame, lui dit la fée, votre fille sera récompensée,
d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il
lui manque de la beauté.
- Dieu le veuille, répondit la reine ; mais n'y aurait-il point moyen de faire
avoir un peu d'esprit à l'aînée, qui est si belle ?
- Je ne puis rien pour elle, madame, du côté esprit, lui dit la fée ; mais je
puis tout, du côté de la beauté; et, comme il n'y a rien que je ne veuille faire
pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau
ou belle la personne qui lui plaira. "
A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent
aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée et de
l'esprit de la cadette. Il est vrai que leurs défauts augmentèrent beaucoup
avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'oeil, et l'aînée devenait plus stupide
de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle
disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite, qu'elle n'eût pu ranger
quatre porcelaines sur le bord d'une cheminée, sans en casser une ; ni boire
un verre d'eau, sans en répandre la moitié sur ses habits.
Quoique la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant
la cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les compagnies.
D'abord on allait du côté de la plus belle, pour la voir et pour l'admirer ;
mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre
dire mille choses agréables ; et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure
l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé
autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien ; et elle
eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa
soeur. La reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher
plusieurs fois sa bêtise : ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre
princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle
vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très
magnifiquement. C'était le jeune prince désagréable, mais vêtu très magnifiquement.
C'était le jeune prince Riquet à la houppe, qui étant devenu amoureux d'elle
sur ses portraits qui couraient partout le monde, avait quitté le royaume de
son père, pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer
ainsi toute seule, il l'aborde, avec tout le respect et toute la politesse imaginables.
Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu'elle était
fort mélancolique, il lui dit :
" Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous l'êtes
peut être aussi triste que vous le paraissez ; car, quoique je puisse me vanter
d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais
vu dont la beauté approche de la vôtre.
- Cela vous plaît à dire, monsieur, lui répondit la princesse et en demeura
là.
- La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage, qu'il doit
tenir lieu de tout le reste, et, quand on le possède, je ne vois pas qu'il y
ait rien qui puisse vous affliger beaucoup.
- J'aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que vous, et avoir de
l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je
le suis.
- Il n'y a rien, madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire
n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là que, plus on en a, plus
on croit en manquer.
- Je ne sais pas cela, dit la princesse ; mais je sais que je suis fort bête,
et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.
- Si ce n'est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin
à votre douleur.
- Et comment ferez-vous ? dit la princesse.
- J'ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l'esprit autant
qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus ; et comme vous
êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant
d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser. "
La princesse demeura tout interdite, et ne répondit rien.
" Je vois, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la
peine, et je ne m'en étonne pas ; mais je vous donne un an tout entier pour
vous y résoudre. "
La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en
avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais ; de
sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus
tôt promis à Riquet à la Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour,
qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant : elle se trouva une
facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière
fine, aisée et naturelle. Elle commença, dès ce moment, une conversation galante
et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet
à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour
lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d'un
changement si subit et si extraordinaire ; car autant qu'on lui avait ouï dire
d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées
et infiniment spirituelles. Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer
; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus
sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle
qu'une guenon fort désagréable.
Le roi se conduisait par ses avis, et allait même quelquefois tenir le conseil
dans son appartement. Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes
princes des royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et
presque tous la demandèrent en mariage ; mais elle n'en trouvait point qui eût
assez d'esprit, et elle les écoutait tous, sans s'engager à pas un d'eux. Cependant
il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne
put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père, s'en étant aperçu,
lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait
qu'à se déclarer. Comme, plus on a d'esprit, et plus on a de peine à prendre
une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son
père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet
à la houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire. Dans le
temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd
sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent.
Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'on disait :
" Apporte-moi cette marmite "; l'autre : " Donne-moi cette chaudière "; l'autre
: " Mets du bois dans ce feu ". La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle
vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons
et de toutes sortes d'officiers nécessaires pour faire un festin magnifique.
Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper
dans une allée du bois, autour d'une table fort longue, et qui tous, là lardoire
à la main et la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence,
au son d'une chanson harmonieuse.
La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.
" C'est, madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince Riquet
à la houppe, dont les noces se feront demain. "
La princesse, encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant
tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser
le prince Riquet à la houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle
ne s'en souvenait